Après les 25 ans du Film Fund et les Assises du cinéma, et alors que se profile le 7e Lëtzebuerger Filmpräis début mars, les acteurs du secteur se retroussent les manches pour relever de nouveaux défis.

L'industrie cinématographique au Luxembourg a très nettement évolué au fil des années et les systèmes d’aides pourvues par le Film Fund depuis 25 ans se sont adaptés à ces évolutions. Progressivement, le Luxembourg s’est affirmé sur la scène internationale en passant de prestataire de services à producteur minoritaire et entend désormais prendre du galon comme majoritaire. «Nous devons aujourd’hui passer des films que nous pouvons faire aux films que nous voulons faire», estime Guy Daleiden, le directeur du Film Fund.

C’est pour dresser un état des lieux et surtout trouver de nouvelles pistes de développement que le secteur audiovisuel s’est réuni en Assises à la fin 2015. Assises préparées en amont par les différentes associations de professionnels: les producteurs (Ulpa), les réalisateurs (Lars), les techniciens (Alta) ou les comédiens (Actors.lu), bien évidemment avec l’indispensable bailleur de fonds, le Film Fund, ainsi que le CNA. Les conclusions de ces Assises dressent des pistes qui doivent encore être appliquées, voire discutées.

Le premier axe de développement – sur lequel tout le monde est d’accord – est la valorisation des talents locaux et le développement de projets initiés par des producteurs luxembourgeois. «Au lieu de se lamenter, il faut changer de braquet et aller de l’avant en développant nos propres projets, nos propres histoires», estime Claude Waringo, producteur chez Samsa Film depuis presque 30 ans et membre de l’Ulpa. «Nous sommes dans un moment charnière dans la production luxembourgeoise où nous pouvons nous concentrer sur les contenus et la créativité avec des projets luxembourgeois», confirme Yann Tonnar, secrétaire général du Lars. Il ne s’agit pas de mettre en place des quotas ou de ne valoriser que les sujets luxembourgeois, mais de permettre de développer et réaliser des films depuis le Luxembourg. «Il y a plusieurs dizaines de réalisateurs luxembourgeois qui sont sur les rangs pour faire des longs métrages», affirme Guy Daleiden.

Si la qualité des scénarios reste le point le plus compliqué à faire évoluer, les moyens donnés à l’écriture et au développement ont connu une augmentation qui satisfait tout le monde. «Un bon scénario, ça prend du temps et ça demande un bon accompagnement artistique de la part du producteur», estime Yann Tonnar. «Les coproductions de séries avec RTL permettent aux jeunes réalisateurs de travailler plus et de se faire la main», ajoute Guy Daleiden, qui se réjouit de voir une deuxième saison de routwäissgro se mettre en place, ainsi qu’un appel pour une nouvelle série.
Assouplir les critères

Deuxième axe, dicté par les circonstances du marché: réduire les plafonds d’aides par projet. «Le problème n’est pas qu’il y a moins d’argent, mais qu’il y a plus de projets, plus de sociétés de production, plus de réalisateurs, plus de techniciens», déplore Claude Waringo. Le gâteau, environ 30 millions d’euros par an, ne grossit pas et plutôt que de voir certains être devant une assiette vide, les producteurs ont proposé de réduire la taille des parts, soit baisser les montants maxima des aides par projet, de 10% pour les productions majoritaires et de 20% pour les productions minoritaires.

Si les conclusions des Assises mentionnent que «cela devra se faire dans le respect des équilibres économiques et sociaux existants et dans le cadre d’une adaptation concertée des règles et critères en vigueur», les techniciens sont cependant inquiets. «Notre crainte est de devoir faire des films avec moins d’argent, donc sur moins de jours de tournage, avec des salaires moindres ou des équipes plus serrées», avance Carlo Thoss, président de l’Alta.

Il est donc indispensable de continuer à trouver des sources de financement ailleurs. Maintenir des coproductions minoritaires permettra de rester présent sur la scène internationale, avec les succès que l’on a connus lors de festivals et de cérémonies de prix. C’est également essentiel pour l’emploi dans le secteur. «Les 700 à 1.000 personnes qui y travaillent ne peuvent pas survivre avec trois ou quatre productions par an», estime Claude Waringo. Ce que Carlo Thoss confirme: «2015 a été difficile pour les techniciens avec beaucoup de projets qui devaient avoir lieu en même temps, certains qui ont été repoussés. Heureusement que le système d’intermittence existe, mais avec deux films sur sept mois, c’est très juste.» Le président de l’Alta regrette que «la qualité du projet et le savoir-faire de la maison de production, notamment dans le respect des procédures et des conditions de travail de l’ensemble des métiers, ne soient pas plus pris en compte dans l’attribution des aides».

« La crise est européenne, prévient Claude Waringo, les autres pays, surtout la France et la Belgique, se sont retirés dans leur coquille; ils augmentent leurs moyens et rendent les conditions d’aides plus drastiques sur leur territoire.» Ainsi, les exigences sur les dépenses locales ou le nombre de jours de tournage se font concurrence entre les différents pays et systèmes d’aides. «On vit la fin du Schengen du cinéma», soupire-t-il. «Nous avons toujours réussi à nous adapter aux évolutions, mais il est hors de question de mener une course aux subventions en augmentant les aides», souligne Guy Daleiden, qui espère plutôt que le Luxembourg réussira à «être inventif pour garder les mêmes retours culturels, économiques et sociaux en combinant nos aides avec les autres». En tout état de cause, il ne s’agit pas de changer la loi, mais «d’évoluer dans le cadre de la législation actuelle».

De leur côté, les producteurs plaident pour un assouplissement des règles d’attribution des aides. «On accepte de recevoir moins d’argent, il faut que ce soit avec des critères plus souples sur le nombre de jours de tournage ou de postproduction», insiste le patron de Samsa Film. C’est ainsi qu’est née l’idée d’introduire une aide financière limitée à un maximum de 250.000 euros qui permettrait aux producteurs de s’engager sur des coproductions internationales low budget sans devoir passer par les critères actuels des aides financières sélectives.

Les courts métrages aussi pourraient bénéficier, parallèlement aux aides existantes, d’aides limitées (30.000 euros) avec une flexibilité adaptée au niveau des critères. Une idée bien accueillie, tant du côté des réalisateurs que par les techniciens, «si c’est dans un équilibre avec d’autres productions».
Financer les talents et les cultiver

Toujours en matière de développement, l’introduction d’un slate funding, c’est-à-dire une aide pour un package de trois à cinq projets, permettra de consolider, voire stabiliser, les structures des sociétés de production. «Il faut reconnaître que certaines maisons se posent des questions sur la dimension de leur effectif permanent et que ces aides globales permettront de maintenir des structures. Cela permet aussi de mettre en évidence les choix éditoriaux des sociétés de production», renchérit Claude Waringo. Serpent de mer, la création d’un «fonds structurel» est appelée de leurs vœux par le gouvernement (c’est écrit dans l’accord de coalition: «Analysera la possibilité de créer un fonds structurel»), les producteurs et le Film Fund. L’idée est d’intéresser des investisseurs privés dans des productions audiovisuelles en leur proposant un avantage fiscal pour diminuer le risque. «Nous ne cherchons pas à remettre en place un système comme celui des certificats, mais à attirer des investisseurs privés dont le risque serait de l’ordre de 70%», plaide Claude Waringo. «Les propositions sont actuellement à l’étude auprès du ministère des Finances et de la SNCI», affirme Guy Daleiden.

Reste différents terrains de bataille où les idées fusent et ne demandent qu’à se concrétiser. Les réalisateurs voudraient que les films soient mieux distribués: «On ne s’occupe pas assez de la carrière des films» et une piste s’ouvre en envisageant une collaboration du Luxembourg avec le réseau Arte. Pas facile puisque c’est un réseau de télévisions publiques, ce que nous n’avons pas. Le développement d’une plateforme VOD sous l’initiative de la Filmakademie est une réponse intéressante aux questions de distribution. On y trouvera prochainement un millier de films européens et donc luxembourgeois grâce à un partenariat pour débloquer les droits au Luxembourg.

Les formations, pour l’instant au niveau BTS, pourraient se développer. L’animation pourrait ainsi devenir un bachelor, après accord avec l’université. L’intégration d’écriture de scénarios pourrait aussi se développer à Diekirch où il existe déjà un BTS en écritures appliquées. Cette discipline pour des films et formats tous genres avec un focus sur les séries est un élément important dans la formation de nouveaux talents qui viendront renforcer le secteur de l’audiovisuel luxembourgeois.

Enfin, la mise en place d’un contrat-cadre est espérée par les techniciens qui veulent se voir garantir «des conditions de travail qui respectent les heures et minimisent les risques d’accident», plaide Carlo Thoss, qui voudrait que les techniciens travaillant sous CDD et ceux vivant sous le régime de l’intermittence puissent bénéficier d’un cadre fixe pour tous. «Nous sommes curieux de l’avenir et espérons être invités aux discussions», conclut-il.

À chaque pays son soutien
Les pays voisins, avec lesquels le Luxembourg coproduit principalement, ont tous développé des systèmes d’aides au cinéma.


France

Le crédit d’impôt cinéma a été modifié au début de cette année après la menace du cinéaste Luc Besson de ne plus tourner en France. Le système est désormais accessible pour tous les films, alors qu’il était réservé à un budget inférieur à 7 millions d’euros. Le taux s’uniformise aussi à 30%, alors qu’avant les films dont le budget se situait entre 4 et 7 millions ne bénéficiaient que d’un crédit d’impôt de 20%. Cet avantage fiscal s’adresse aux œuvres en langue française, réalisées principalement sur le territoire français et qui contribuent au développement de la création cinématographique française et européenne. La France a aussi mis en place un système d’avances sur recettes qui concerne les premières productions et le cinéma indépendant.

Belgique

Le gouvernement fédéral belge a instauré en 2004 le tax shelter, un système qui permet à des entreprises soumises à l’impôt de financer des productions contre des avantages fiscaux. Remanié en janvier 2015, le système prévoit pour l’investisseur une exonération fiscale de 310% sur le montant versé. Cette exonération est permise à hauteur de 50% des bénéfices imposables de la période avec un plafond de 750.000 euros. Depuis la révision, le tax shelter ne s’adresse plus seulement aux œuvres audiovisuelles belges, mais aux œuvres européennes dans leur ensemble. Selon le montant versé, le bénéficiaire des investissements sera parfois contraint de dépenser jusqu’à 90% des montants obtenus en production ou distribution sur le territoire belge.

Allemagne

Le cinéma germanique bénéficie d’un double système de soutien. Au niveau fédéral, la FFA (Filmförderungsanstalt) dispose d’un budget issu d’une taxe sur les tickets d’entrée, les services de télévision et les ventes vidéo. Elle peut soutenir des projets en fonction du succès public et des critiques du film précédent. À côté de cela, le German Federal Film Fund octroie des aides en fonction de critères de localisation, de coproduction et de distribution. Au niveau régional, les Länder ont aussi prévu des systèmes d’aides qui dépendent des investissements prévus dans la région.